Forêt et santé

Thierry Thévenin - La Garance voyageuse n° 128, hiver 2019

 

 

 

 

« Au-delà de la sylvothérapie remise à la mode, la forêt offre bien des ressources pour contribuer à la santé des humains »

 

 

 

Texte : Thierry Thévenin

 

 

 

 

 

« Lorsque nous entendons l’appel des grues, ce n’est pas un simple oiseau que nous entendons, mais la trompette de l’orchestre de l’évolution. » Aldo Leopold, 2000[1] [1]

 

  

 

La forêt est un état d’aboutissement biologique naturel pour la plus grande partie des terres émergées de notre planète. C’est un processus dynamique fait de phénomènes vitaux et morbides successifs et mêlés, interdépendants, d’ombre, de lumière, de lenteurs et d’accélérations parfois fulgurantes.

 

 

 

Bactéries, archées, protozoaires, chromistes, champignons, végétaux, animaux composent depuis des millions d’années un ballet fantastique à la fois fécond et tragique : la forêt, qui, au moins jusqu’à l’Anthropocène, semble depuis toujours exprimer vitalité, fertilité, adaptation, régénération, bref en un mot, la santé.

 

 

 

Nous sommes issus de la forêt. Nous sommes « faits par les arbres », selon les termes de Maurice Chaudière.

 

 

 

Ce sont eux qui, il y a 380 millions d’années, ont peu à peu rendu le globe habitable pour des espèces comme la nôtre, en abaissant le niveau de CO2 de l’atmosphère et les températures, en augmentant l’humidité atmosphérique et la pluviométrie. Ce sont les arbres qui furent, il y a 50 millions d’années, l’habitat originel des primates – de nos ancêtres directs comme de nos « cousins » sur l’arbre généalogique du vivant ; ce sont encore les arbres qui sont à l’origine de la position de nos yeux, du développement de notre encéphale, de notre bipédie et même de notre vie en société.

 

 

 

Aujourd’hui, toutes les forêts du monde sont malades de notre civilisation. Polluées, agressées, rasées, artificialisées, brûlées, broutées, dans des proportions qui semblent menacer leur existence même à court terme. La souffrance et le déclin des arbres deviennent visibles et indéniables dans de nombreuses régions de notre pays.

 

 

 

La plupart de ces agressions se font pourtant au nom de notre confort ou de notre sécurité ! Or, pouvons-nous survivre sans forêt ? Au-delà de tout ce qu’ils nous procurent, les arbres ont un effet tampon vis-à-vis des pollutions aux particules fines, de la violence des vents ou des canicules. Pouvons-nous espérer conserver notre propre santé si les forêts sont malades ?

 

 

 

Pourrions-nous retrouver la santé grâce à Shinrin yoku, « le bain de forêt », cette « thérapie ancestrale » du Japon ?

 

 

 

Combien de ressources médicinales une forêt « naturelle » en France métropolitaine peut-elle contenir ? Combien dans une « forêt » de résineux en monoculture ?

 

 

 

Certaines maladies émergentes sont-elles directement liées à la maltraitance de la forêt ?

 

 

 

La forêt protectrice

 

 

 

 

 

 

 

L’idée que la forêt et la santé sont liées est loin d’être moderne. Dès l’Antiquité, Platon dénonce la déforestation causée par l’agriculture et les troupeaux : « Notre terre est demeurée, par rapport à celle d’alors, comme le squelette d’un corps décharné par la maladie... » (Critias III), tandis que Cicéron déclare très radicalement : « Les destructeurs de forêts sont les pires ennemis du bien public » (IIe Philippique).  À la fin de la Renaissance, Olivier de Serres dit que « Forêts et prairies sont, pour la région, santé et richesse ».

 

 

 

Plus près de nous, il y a 35 ans, un forestier français assez injustement oublié, Georges Plaisance (1910-1998), publia un ouvrage très documenté dont le titre est Forêt et santé.

 

 

 

Georges Plaisance, ancien élève de l’Institut National Agronomique de Paris, de l’École nationale des Eaux et Forêts de Nancy, docteur-ingénieur en écologie et sciences du sol de la Faculté des sciences de Dijon, fut affecté Inspecteur des Eaux et Forêts à Ouagadougou, puis garde général à Batna (Algérie) ; en 1940, il fut rappelé en métropole dans les Basses-Alpes, le Jura, la Bourgogne et Marseille. Il fut le premier directeur du Centre régional de la propriété forestière de Provence-Côte d’Azur-Corse.

 

 

 

À la retraite, il se consacra à l’écriture. Il publia une vingtaine d’ouvrages et plus de six cents articles sur tous les aspects de la forêt : sylviculture, droit forestier, toponymie, histoire, faune, climatologie, tourisme, protection de la nature et des paysages.

 

  

 

Il rappelle le rôle bien connu des forêts sur l’atténuation des phénomènes climatiques extrêmes (vent, chaleur, froid, sécheresse) et la filtration des pollutions atmosphériques (poussières naturelles, spores, microparticules, polluants chimiques, etc.), mais aussi de l’état électrique et ionique de l’air forestier. Il évoque les effets des fluctuations des couleurs et du rayonnement lumineux des sous-bois sur le psychisme humain.

 

 

 

Plus de trois décennies avant l’arrivée de Shinrin yoku en France, il proposait la création de « parcs de cure sylvothérapique » et expliquait comment aménager une forêt existante en « forêt de santé », convaincu qu’elle répond « à des besoins qui ne font que croître au fur et à mesure qu’une civilisation tentaculaire nous absorbe, nous déforme, nous intoxique ». Les informations ci-après sont largement issues de cet ouvrage à découvrir ou à redécouvrir.

 

  

 

L’exposition aux vents forts, sur des organismes sensibles, peut être responsable de troubles oculaires ou ORL, d’hémoptysie, de céphalées, d’insomnies, de troubles nerveux, voire de maladies infectieuses à la suite de coups de froid.

 

 

 

Dès l’entrée dans la forêt, à peu de distance, le vent perd les 9/10e de sa force. C’est 10 fois plus que dans une culture (maïs, blé) et 300 fois plus que sur une pelouse ! Ce « freinage » du vent se poursuit après la sortie du bois sur une distance qui peut atteindre 15 fois la hauteur des arbres.

 

 

 

L’action modératrice des arbres sur les pics de température est très importante, vérifiable par toutes et tous. Les canicules actuelles devraient encourager un reboisement rapide et massif de notre pays, y compris en zone urbaine, plutôt que la généralisation des installations de climatisation électrique ! Plaisance cite une étude qui a pu évaluer qu’un arbre moyen équivalait à 5 climatiseurs de 25 000 kcal/h.

 

 

 

Le rayonnement lumineux est également modifié par la forêt, autant dans son intensité que dans sa nature. En effet, dans un sous-bois, l’éclairement est le résultat des faisceaux lumineux qui traversent les innombrables petits trous de la canopée et qui sont réfléchis en cascade jusqu’au sol, par effet de miroir, par toutes les feuilles de la frondaison.

 

 

 

La couleur plus ou moins foncée, suivant les essences d’arbres, fera varier cet effet de miroir ; une forêt mélangée ajoutera à la complexité. L’intensité lumineuse peut varier de 1 à 20, en fonction des trouées du feuillage et du vent éventuel. Cette masse lumineuse est donc très différente par nature de celle que l’on peut recevoir à découvert. Il y a là tout un champ de recherches à explorer en matière d’impact sur nos organismes.

 

  

 

« La lumière des bois est un matin perpétuel »

 

 Ralph Waldo Emerson, Nature, 1836[2]  [2]

 

 

 

Certes, le couvert forestier fait perdre une partie de l’énergie solaire qui stimule, c’est connu, la production de la vitamine D, laquelle permet la fixation du calcium, renforce l’immunité du corps, accélère la cicatrisation, réduit la glycémie et peut même prévenir certains cancers.  On considère qu’une vingtaine de minutes en plein soleil par jour, à condition qu’un tiers de la peau soit exposé (en été lorsque les UV sont présents à notre latitude), permet de synthétiser la quantité suffisante de vitamine D. Au-delà, notre organisme ne stockera plus la vitamine et, on le sait, des expositions prolongées aux UV, comme ce fut la mode dans les années 1970-80, sont dangereuses pour la santé, surtout pour les peaux claires. Les feuillus peuvent absorber 90 % des UV mais laissent passer les jaunes, les verts et les infrarouges ; le couvert forestier est donc un environnement idéal pour les « bains de lumière » estivaux de toutes les personnes à peau claire, photosensibles, en cas d’eczéma, de dermites diverses mais aussi de conjonctivite, kératite, hypertension, asthme, poussées épileptiques, etc.

 

 

 

Même si des arbres comme les pins, les bouleaux ou les frênes peuvent provoquer des allergies saisonnières à cause de leur pollen,  le solde de la forêt en matière de qualité de l’air reste très positif car elle produit une véritable purification vis-à-vis des multiples particules polluantes naturelles ou artificielles.[3] [3] Poussières, suies, cendres, amiante, engrais agricoles, pesticides, plastiques, pollens, spores, germes, levures, bactéries, moisissures…, la liste est longue de l’invisible dans l’air qui peut provoquer irritations, allergies, bronchites, parfois cancers.

 

 

 

On a mesuré des dépôts de 6 à 10 g de poussières par mètre carré et par mois sur le feuillage en ville, soit une tonne par hectare et par an ! Les feuilles larges retiennent plus, tout comme celles qui sont rugueuses ou cireuses. Parmi les feuillus, les plus efficaces sont le marronnier, le tilleul, l’orme, le catalpa, le paulownia. Les moins efficaces sont le peuplier, le robinier, le tremble.

 

 

 

La purification microbiologique quasi totale en forêt s’explique par différents facteurs : émanation d’huiles essentielles, notamment par les résineux, phytoncides[4] [4][5] [5] des feuillus, voire absorption par les feuilles.

 

  

 

D’après Plaisance, des mesures effectuées à Paris dans les années 1950 en matière de présence de microbes dans l’air ont donné les résultats suivants :

 

 

 

• Grands magasins : 4 000 000 microbes / m3 d’air

 

 • Grands boulevards : 575 000 microbes / m3 d’air

 

 • Champs-Elysées : 88 000 microbes / m3 d’air

 

 • Parc Montsouris (boisé) : 1 000 microbes / m3 d’air

 

 • Forêt de Fontainebleau : 50 microbes / m3 d’air

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La médecine de la forêt

 

 

 

Les ressources médicinales des forêts sont innombrables : fruits, feuilles, écorces, aubier, bourgeons, sèves, résines, arbres, arbustes, lianes, herbes, lichens, champignons et mousses font de la forêt une formidable source d’aliments et de remèdes de santé depuis toujours. Il n’est pas possible ici de les énumérer toutes, ni de dresser la liste complète des emplois et des indications.

 

 

 

On relira avec bonheur et profit l’inépuisable Livre des arbres, arbustes et arbrisseaux de Pierre Lieutaghi, quasi exhaustif quant à la flore spontanée ligneuse de métropole. On trouvera aussi quelques indications plus sommaires dans les trois volumes de la Flore forestière française.

 

 

 

Le bouleau antirhumatismal et dépuratif, la ronce astringente, tonique et dépurative, l’ail des ours dépuratif… La liste est très longue des plantes médicinales dans ce qu’on appelle les forêts naturelles.

 

  

 

Mais que restera-t-il dans la forêt française si on continue à la transformer en usine à bois comme c’est le cas depuis deux décennies dans notre politique forestière nationale effarante mais assumée.

 

 

 

Rien ou à peu près rien en dehors de quelques rares sanctuaires protégés où l’on ne pourra rien cueillir.

 

 

 

« Quand l’avenir se rue sur nous avec le désert aux trousses, mieux vaut sentir, dans son dos, l’aubépine plutôt qu’un mur de certitudes. »

 

 

 

Pierre Lieutaghi, 1991, La plante compagne.[6] [6]

 

 

 

 

 

 

 

Forêt ? ou plantation ?

 

  

 

Le plateau de Millevaches, boisé à 56 %, est couvert de plantations de douglas, denses et monospécifiques, récoltées tous les 30 ans, abreuvées d’engrais et d’insecticide, où seules quelques fougères aigles en lisière et quelques ronces téméraires percent de part en part une mousse uniforme.

 

 

 

Dans son rapport annuel, la CFBL (Coopérative forestière Bourgogne-Limousin) déclare que 90 % de ses plantations sont traitées aux insecticides. C’est l’imidaclopride qui est la molécule généralement utilisée pour détruire les « hylobes » qui prolifèrent à cause de ce type de sylviculture, mais plus de 70 biocides sont homologués (dont le glyphosate pour « nettoyer » les jeunes plantations).

 

 

 

Le plateau de Millevaches est simplement un des laboratoires de la forêt de demain, telle que rêvée par la filière bois et ses investisseurs (sociétés d’assurances, banques…) : entièrement mécanisée, rationalisée, productive.

 

  

 

À ce sujet, le Plan de communication pour le secteur de la forêt et du bois, publié en 2017 par le ministère de l’Agriculture et de l’alimentation pour « prévenir les risques de protestation du public contre la coupe des arbres », est tout à fait éloquent. Il s’agit d’un rapport qui vise à accompagner l’interprofession de la filière-bois (France-Forêt-Bois) dans le but d’augmenter la consommation de bois en France.

 

 

 

Ce rapport précise que ce projet d’augmentation de l’exploitation des forêts se heurte à l’opinion publique alors qu’« un nouveau contexte fondé sur la découverte d’une sensibilité des végétaux est en train de s’installer » et que cela « risque de provoquer une contestation du public contre l’exploitation des forêts, suscitée, notamment, par des ONG hostiles ».

 

 

 

On peut même lire, à la page 10, que des écrivains écologistes comme Gilles Clément, Peter Wohlleben et Pierre Lieutaghi seraient le terreau d’un contexte « préoccupant », à savoir que le public se soucierait un peu trop du bien-être végétal !

 

 

 

Au chapitre « contenu de la communication », il est demandé d’éclairer le public sur des « réalités méconnues » comme le doublement de la surface « forestière » en France depuis un siècle, la nécessité d’une « gestion » forestière pour le bon fonctionnement des forêts et la lutte contre le réchauffement climatique.

 

  

 

Je me permets ici de réagir à ces « réalités ». Quand va-t-on cesser de prendre les Français pour des imbéciles ? Comment un organisme public peut-il décemment recommander de nous asséner de pareils éclairages biaisés ?

 

 

 

– Les forêts ont doublé en surface ? Oui, si toutefois on considère comme forêts des parcelles forestières cultivées, monospécifiques, au niveau de biodiversité proche de zéro...

 

 

 

– La fonction de forêt « pompe à carbone » ? Les arbres sont pour la plupart « obèses » et malades parce qu’ils n’arrivent justement plus à gérer les excès de carbone que nous leur imposons dans l’atmosphère[7] [7].

 

 

 

– Santé des forêts conditionnée par la gestion forestière ? la gestion forestière durable ? Quand on voit les coupes rases à coup d’abatteuses de 20 tonnes et tracteurs-porteurs de 40 tonnes dévoreurs de pétrole qui écrasent les sols et détruisent les écosystèmes naturels, on peut en douter.

 

 

 

– Gestion forestière et lutte contre le réchauffement climatique ? Les myriades de déchets des scieries industrielles, les norias de camions de transport vers des structures de transformation et de distribution toujours plus gigantesques et éloignées des forêts ?

 

 

 

À l’encontre de la santé…

 

 Au-delà de l’impact direct sur les sols et la forêt, une telle « gestion » désastreuse de la forêt est – au moins en partie – actuellement à l’origine d’une pandémie préoccupante dans les régions du Nord-Est et du Limousin où ces pratiques sont peut-être le plus excessives. Il s’agit de la maladie de Lyme.

 

 

 

 Cette maladie est due à une bactérie (borrélie) qui peut infecter l’être humain et de nombreux animaux. Elle est généralement transmise par la morsure des tiques. La relation entre prolifération des tiques et dégradation de la biodiversité a été démontrée par de très nombreuses études aux États-Unis.

 

 

 

 En Limousin, Marie Mas, dans une thèse de médecine soutenue en 2014, fait très clairement le lien entre l’évolution de la forêt et le développement rapide de la maladie. En effet, les effectifs de guêpes parasitoïdes (Ixodiphagus hookeri), lézards verts, carabes, qui sont des prédateurs naturels des tiques, sont en chute libre depuis deux ou trois décennies, du fait de l’industrialisation de l’agriculture et de la forêt. Au contraire, le nourrissage artificiel du gibier (chevreuils, sangliers) en forêt multiplie le nombre des hôtes potentiels.

 

 

 

Le retour significatif du loup et du lynx serait sans doute un facteur positif, parmi d’autres, pour faire décroître la progression de la maladie de Lyme. La préservation accrue des rapaces et la protection du renard seraient également un facteur positif pour réguler les populations de mulots et de campagnols qui sont les hôtes « réservoirs » privilégiés des tiques vecteurs de la borréliose.

 

 Je crois que la conservation de la forêt, la vraie forêt, est une condition incontournable pour la conservation de notre santé. Elle est actuellement, partout sur la planète, en grand danger. Ce n’est pas une fatalité mais le résultat de nos choix politiques et consuméristes.

 

 Je terminerai avec une phrase de Christian Bobin, terrible, mais qui, je l’espère, nous aidera à sortir de la torpeur, de la résignation ambiante.

 

 « La vérité est fractale. Un détail dit le tout. Je connais la forêt aujourd’hui par la vision d’arbres ébranchés, abattus par l’argent, marqués de rouge. Statues de l’île de Pâques gisant à même la boue, sans sépulture. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

æ

 


 [1]

 [2]

 [3]

 [4]

 [5]

 [6]

 [7]