Bleus, contusions, ecchymoses, hématomes, meurtrissures
Personne n’y échappe, depuis la plus petite enfance, mais heureusement les plantes sont encore et toujours là, depuis l’enfance même de l’humanité.
Cette couleur « bleue », ou plutôt ces couleurs changeantes qui marquent notre corps, après une chute, un coup[1][1] n’a sans doute pas manqué d’alerter nos ancêtres ; le sang qui stagne sous la peau a souvent été souvent interprété comme « un mauvais sang » qu’il faut faire sortir, qu’il faut évacuer. D’ailleurs, d’après le Larousse médical[1][2] ecchymose est un mot dérivé du grec ek, hors de ; khumos, suc.
Arnica des montagnes : la panacée des « bleus »
En France, parmi les plantes médicinales, la « reine des bleus » est depuis fort longtemps l’arnica, mais pour combien de temps ?
D’où vient ce vif engouement, d’ailleurs très national, pour l’arnica, sa régression est-elle le fait de sa surexploitation et y-a-t-il des alternatives dans notre flore pour la préserver durablement ?
L’arnica semble inconnu des Anciens, en tout cas en ce qui concerne les écrits de la médecine savante. On en trouve la première mention au XIIe siècle, dans Physica[1][3], de la célèbre Hildegarde de Bingen. On lui attribue donc régulièrement la révélation des propriétés vulnéraires de l’arnica, dans la foule d’ouvrages à succès qui se réclament de son savoir supposé quasi « visionnaire ». Or, si Hildegarde évoque bien l’arnica qu’elle appelle wolfesgelegena ; c’est uniquement comme l’ingrédient chaud et vénéneux d’un philtre d’amour tellement puissant que « l’homme ou la femme qui ont été touchés par cette plante, deviendront presque fous sous l’effet de l’amour qui les a consumés, au point d’en rester stupides par la suite » !
C’est tout de même en Allemagne - et en Autriche - qu’on trouve les premiers témoignages écrits de son usage médicinal à la fin du XVIe siècle avec des médecins comme Franz J., Tabernoemontanus. Enfin, en 1678 Fehr J.M. la consacre « panacée des chutes ».
C’est le départ d’une réputation prodigieuse qui ne cessera jusqu’à ce jour bien que, comme Fournier le faisait pourtant remarquer au milieu du XXe siècle, « depuis lors on n’est pas encore arrivés à faire la pleine lumière sur ses propriétés et ses modes d’action, moins encore à trouver dans ses principes chimiques l’explication intégrale de ses effets sur l’organisme [1][4]». L’arnica est ainsi l’illustration parfaite de l’empirisme qui résiste encore sans vraiment le dire dans les cabinets de médecine et sur les rayons des officines pharmaceutiques.
Une panacée en danger
En France, dès le premier « petit bobo », l’arnica des montagnes, Arnica montana L. sort de toutes les armoires à pharmacie familiales sous forme de teintures, de pommades, de gel, artisanaux ou industriels. Nous n’en consommons pas moins d’une cinquantaine de tonnes par an, dont 11 tonnes ramassées dans notre pays en 2019[1][5], alors que la ressource sauvage s’épuise dangereusement, les industriels commencent à l’importer massivement d’Espagne ou de Roumanie.
Nous n’irons la cueillir ni en Chine ni au Canada, bien qu’elle y soit parfois cultivée, car cette plante herbacée vivace possède une distribution mondiale naturelle très limitée.
C’est une espèce endémique de la zone périalpine[1][6] de l’Europe, c’est-à-dire, en gros, justement de la Roumanie à l’Espagne ; elle ne dépasse pas les Balkans vers l’Est et la Norvège vers le Nord. De plus, elle est en régression partout, disparue de Hongrie, d’Ukraine[1][7] ; sa présence est devenue quasi résiduelle dans de nombreux pays de l’UE.
L’arnica est une espèce typique de la nardaie, la pelouse acidiphile à nard raide (Nardus stricta L.). Les pratiques agro-sylvo pastorales qui ont perduré pendant 4000 ans dans les zones montagneuses de l’Europe, notamment le pâturage bovin extensif, avaient fait prospérer de manière durable cette alliance végétale sur des surfaces considérables.
ENCADRE
Le biotope qui est identifié en phytosociologie sous le nom de Nardetea strictae[1][8], accueille d’autres espèces médicinales aujourd’hui plus ou moins en déclin, comme la gentiane jaune (Gentiana lutea L.), la gentiane acaule (Gentiana acaulis L.), le pied de chat (Antennaria dioica (L.) Gaertn.), la botryche lunaire (Botrychium lunaria (L.) Sw.), l’euphraise officinale (Euphrasia officinalis subsp. rostkoviana (Hayne) F.Towns.), l’alchemille des Alpes (Alchemilla alpina L. s.l.).
Ces pratiques qui avaient fait régresser les anciennes forêts primaires acidiphiles ont permis le développement de cette espèce qui devait auparavant se cantonner au contact des affleurements rocheux et des landes alpines. D’ailleurs, les landes à bruyère callune (Calluna vulgaris L.) et à petit ajonc (Ulex minor Roth.) peuvent aussi, lorsqu’elles sont piétinées et surpâturées, devenir par dégradation des lieux d’accueil pour l’arnica des montagnes.
Depuis les années 70 et 80, l’intensification agricole et forestière : le chaulage, l’épandage de lisier, le surpâturage ou l’extension des plantations de résineux pour la filière industrielle du bois ont mis à mal la nardaie et les stations de cueillette de l’arnica.
Les cueilleurs français qui se retrouvaient depuis 30 ans sur la dernière grande station française sur le Markstein dans les Vosges ont décidé, par la force des choses, de ne rien y cueillir depuis 2 ans. Les cueilleurs et les cueilleuses de l’AFC ont d’ailleurs diffusé au printemps un communiqué de presse afin de d’alerter les consommateurs sur la situation et de responsabiliser les industriels[1][9].
Les alternatives pour soigner les ecchymoses sont pourtant nombreuses mais elles restent malheureusement largement méconnues.
Alternatives végétales à l’arnica
Si on recherche les plantes qui ont pu être réputées soigner ce type de contusions à travers les siècles, on trouve des dizaines d’espèces communes ou oubliées, avec des recettes parfois originales ou inattendues.
Au XIe siècle, Odon de Meung rédige Macer Floridus[1][10], ouvrage qui sera l’une des références de la pharmacopée médiévale qui reprend largement les savoirs grecs et romains de l’Antiquité.
Il y mentionne deux labiées ; l’hyssopum (Hyssopus officinalis L.) qui « bouillie et appliquée en cataplasme, fait disparaître les tâches livides du corps » et le nepeta (Clinopodium nepeta (L.) Kuntze) qui « broyée et appliquée sur les meurtrissures, dissipe leur empreinte noire et leur rend leur couleur naturelle ».
Il affirme également que Eruca, la roquette (probablement Eruca sativa L.) « mêlée à du fiel de bœuf, et employée en frictions, a la vertu de dissiper les tâches noires. » Mais mieux encore : « On dit chose merveilleuse ! que prise à haute dose dans du vin, elle rend le corps insensible aux coups » …
A la fin du XVIe siècle, le médecin lyonnais Jacques Daléchamp (1513-1588) publie Historia generalis plantarum (1586), essai encyclopédique des connaissances médicales de son époque où sont traitées par moins de 2731 espèces végétales. Il y énumère 43 recettes différentes, incluant des dizaines d’ingrédients, distinguant des remèdes pour les « parties meurtries par chute ou par coups tant extérieures qu’intérieures », pour les « meurtrissures simples », les « meurtrissures qui ont duré longtemps » et des « meurtrissures et autres telles tâches ».
Liminent d’huile de Rhubarbe, racine de concombre sauvage broyée, de succise, de Laserpitium, de Thapsia ; aloë, oignon, ammi ou absinthe appliqués avec du miel ; farine de lupin cuite en vinaigre ; poivre d’eau en cataplasme ; suc de primevère ; dattes incorporées avec des coings, de la cire et du safran ; cendre d’ail, de sarment de vigne, d’anis, etc., sans oublier naturellement les feuilles fraîches de mandragore dont il faut « s’en frotter doucement pendant 5 ou 6 jours ». Aucune de ces recettes n’a semble-t-il vaincu l’épreuve de l’expérience et du temps.
Remèdes de la médecine populaire
En médecine populaire, qui avec la médecine savante a toujours fait des aller-et-retours en matière de savoirs et de recettes, même si là aussi l’arnica est reine, bien d’autres plantes sont ou ont été utilisées.
L’ethnologue Marcelle Leproux qui s’est intéressée aux pratiques de soins et à la magie dans l’Ouest rapporte que dans les Charentes « il n’était guère de village qui n’eut son pied de myrte[1][11] [Myrtus communis L.], on ne connaissait de meilleur remède contre les meurtrissures et les ecchymoses qu’une infusion de myrte ».
L’ethnobotaniste Magali Amir a travaillé dans plusieurs régions françaises à propos de des savoirs et pratiques populaires. Elle a révélé dans un ouvrage de synthèse[1][12] un riche corpus de plantes et de soins en matière de bleus.
Ainsi, dans l’Aude, un témoignage d’une recette rare mais déjà préconisée par Dioscoride avec la gentiane : « en cas de coup, d’ecchymose faire un bain de la décoction de la racine, ou l’appliquer fraîche, directement sur l’endroit douloureux ». Elle rapporte aussi qu’en Ardèche, les feuilles écrasées de la joubarbe (Sempervivum tectorum L.) et mélangées à un blanc d’œuf soignaient les ecchymoses et les entorses. Certains témoignages sont à la fois précis, impressionnants et certainement très exagérés, « une vieille dame se rappelle : un jour, un cheval qui avait eu peur, sa patte a tapé tout le long de ma jambe, c’était toit noir, j’ai fait un cataplasme d’herbe à la rue [rue des jardins, Ruta graveolens L.], le lendemain, y’avait plus rien du tout ». Ce blanc d’œuf qu’on trouvait déjà il y a plus de quatre siècles dans les recettes de Daléchamp était encore récemment utilisé dans le Vercors mélangé à la verveine officinale fraîche.
Évoquant également le bleuet et la bourrache en Provence, la racine de bouillon blanc en Limousin, l’ortie en friction en Chartreuse, l’inule des montagnes, l’achillée et le persil dans les Alpes, le poireau dans le Vercors et en Provence où on le pilait avec du lard, l’infusion de fleurs de reine des prés en Bourgogne, Magali Amir nous rappelle qu’un peu partout en France la feuille de chou écrasée et appliquée en cataplasme est également réputée résorber les ecchymoses.
Arnica, doronic, séneçon et compagnie …
Il existe une catégorie végétale à part dans la foule de végétaux utilisés contre les hématomes ; c’est toute une catégorie d’astéracées à gros capitule jaune qui ont pu servir à remplacer l’arnica dans les régions où elle est absente, voire à falsifier les lots destinés aux herboristes et aux pharmaciens.
L’inule des montagnes (Inula montana L.) est la plus connue de ces ersatz, dans les Cévennes et en Haute-Provence ; elle est couramment appelée « arnica » et utilisée en tant que telle, mais l’œil-de-bœuf, (Buphtalmum salicinum L.), le séneçon doronic (Senecio doronicum subsp. doronicum (L.) L.), et la plupart des « vrais » doronics (Doronicum austriacum Jacq., D. grandiflorum Lam., D. plantagineum L., D. pardalianches L.) ont pu être cueillis à la place de l’arnica.
D’ailleurs même pour les anciens botanistes la limite des genres n’a pas toujours été claire : ainsi Arnica montana L. a aussi été nommée Doronicum arnica Desf., D. oppositifolium Lam. et même Senecio arnica E.H.L. Krause. Pour finir d’ajouter à la confusion botanique, le séneçon doronic fut nommé Arnica doronicum (L.) Jacq., le doronic à grande fleurs, Arnica alpina Salisb !
Lorsque j’ai commencé mon activité de cueilleur en Creuse, nombre de personnes m’ont indiqué des belles stations d’arnica qui se révélèrent pour la plupart des sites de doronic d’Autriche ; certaines familles en préparent d’ailleurs toujours des alcoolatures maison, sous le nom d’arnica, pour soigner les chutes et les bleus.
Devant la raréfaction de l’arnica des montagnes, les producteurs du syndicat Simples[1][13] souhaitent initier cette année un projet de recherches pour essayer de valider ou d’infirmer la pertinence de ces usages populaires avec l’inule et les doronics, espèces localement abondantes et donc non menacées.
Et la pâquerette ?
Cette recherche portera aussi sur la pâquerette (Bellis perennis L.), car pour finir cette très longue liste de « plantes des bleus » il faut enfin mentionner celle qui est sans doute la plus commune, la moins sujette à confusion, en un mot la plus accessible.
Peu utilisée en France, la pâquerette est assez populaire à cet effet en Allemagne, notamment sous forme de teinture mère homéopathique. Elle fut autrefois reconnue comme un vulnéraire efficace par certains médecins comme Bock J. (1572) ou Cornuti (1635), et aujourd’hui le Dr J.-M. Morel, qui la considère comme vulnéraire, fait d’ailleurs remarquer qu’elle possède des composés communs (polyines) avec l’arnica et l’échinacée[1][14].
Enfin, une étude récente[1][15] a démontré sa capacité à stimuler la biosynthèse du collagène, ce qui pourrait accréditer ses propriétés anti-ecchymotiques.
Affaire à suivre…
Bibliographie
AFC (Association française des professionnels de la cueillette de plantes sauvages), 2021, L’arnica,
Livret technique de cueillette, Milly-la-Forêt
AMIR Magali, 2010, Vieux remèdes de nos grand-mères, histoire et usage des plantes en France, éditions
Ouest-France, Rennes.
DE FOUCAULT Bruno, 2012, Contribution au prodrome des végétations de France :
les Nardetea strictae Rivas Goday in Rivas Goday & Rivas-Mart. 1963, In Journal de Botanique, Société Botanique de France, 59 : 241-344
DE MEUNG Odon, 2011 (Traduction de Louis Baudet, nouvelle édition préparée par N. Desgrugillers), La
pharmacie des moines, Macer floridus, De viribus herbarum, éditions Paleo, Clermont-Ferrand.
France AgriMer, 2021, Marché des plantes à parfum, aromatiques et médicinales
Panorama 2019, Direction Marchés, études et prospective France Agrimer. https://www.franceagrimer.fr/fam/content/download/66864/document/MARCHE%20PPAM%20WEB.PDF?version=3
FOURNIER P., 2010 (Réed.), Dictionnaire des plantes médicinales et vénéneuses de France,
éditions Omnibus, Paris
GALTIER-BOISSIERE Dr (sous la direction de), 1952, Larousse médical illustré, éditions Librairie
Larousse, Paris.
LEPROUX Marcelle, 1954, Médecine, magie et sorcellerie, éditions P.U.F., Paris
MORIKAWA Toshio & al., Oleanane-type triterpene saponins with collagen
synthesis-promoting activity from the flowers of Bellis perennis.In Phytochemistry. 2015 Aug ;116
: 203-212.
DE BINGEN Sainte Hildegarde, 2013 (traduction de Bernard Verten), Le livre des subtilités des
créatures de diverses natures, Physica, Livre 1 Les plantes, Livre 2 Les arbres, éditions Grégoriennes, Gap.
[1] [1] Les « bleus » peuvent survenir aussi malheureusement parfois sans raison apparente, ils sont alors symptôme de pathologies à ne pas négliger, il faut consulter sans délai.
[1] [2] Larousse médical illustré, sous la direction du Dr Galtier-Boissière, éditions Librairie Larousse, Paris, 1952
[1] [3] Ste Hildegarde de Bingen (traduction de Bernard Verten), 2013,
[1] [4] Fournier, 1947
[1] [5] France AgriMer, 2021
[1] [6] Même si son nom semble l’associer à la montagne, on peut la rencontrer, très rarement en plaine, dans le Loiret, sous la forme d’une sous-espèce : Arnica montana subsp atlantica (A. Bolos) B.Bock.
[1] [7] AFC, 2021
[1] [8] De Foucault, 2012
[1] [9] https://www.cueillettes-pro.org/COMMUNIQUE-DE-PRESSE-ARNICA.html
[1] [10] Odon de Meung, Macer floridus, De viribus herbarum, (Traduction de Louis Baudet, nouvelle édition préparée par N. Desgrugillers), éditions Paleo, 2011
[1] [11] Leproux, 1954
[1] [12] AMIR Magali, 2010, Vieux remèdes de nos grand-mères, histoire et usage des plantes en France, éditions Ouest-France, Rennes, 323 p.
[1] [13] Syndicat national des producteurs de plantes médicinales et aromatiques, www.syndicat-simples.org
[1] [14] http://www.wikiphyto.org/wiki/Pâquerette
[1] [15] Morikawa & al., 2015