Pâturage et flore font-l bon ménage ?

Article de Paul Allain, dessins Frédérique Hemery, paru dans "La Garance Voyageuse" n°151

 

 

Pour une gestion raisonnée de la conduite des troupeaux en alpage.

 

 

 

Lorsque l’on découvre la vallée du Valgaudemar (massif des Écrins), on comprend immédiatement son surnom de « petit Himalaya ». Sa verticalité a permis de préserver cette vallée de la folie bâtisseuse des années 1970, pour le bonheur des botanistes et des amateurs de vie sauvage.

 

   

 

Ici, la flore est haute en couleurs : le lis orangé (Lilium bulbiferum var. croceum, Liliacées) dispute la vedette au lis martagon (L. martagon), le rare dracocéphale de Ruysch (Dracocephalum ruyschiana, Lamiacées) ponctue les pelouses de ses corolles d’un violet profond, tandis que les androsaces (Androsace spp.) et autres Primulacées alpines (Primula spp., dont une forme endémique de P. pedemontana en cours de description sous le nom de P. vallis-gaudemarica) participent à la magnificence des parois rocheuses. Au bout de la vallée, imposants et majestueux, les glaciers surplombent et rythment la vie, diffusant eau et fraîcheur au long de l’été.

 

   

 

Le socle cristallin de grès et gneiss offre la flore singulière des terres acides et humides. Ces roches imperméables conduisent ou retiennent l’eau : suintements, zones para-tourbeuses et lacs d’altitude accueillent une flore et une faune riches et diversifiées. Même si nous sommes dans les Alpes du Sud, la profusion d’ambiances humides rappelle les contrées plus septentrionales ; d’ailleurs la présence de deux lycopodes (Diphasiastrum alpinum et Spinulum annotinum, Lycopodiacées), nouvellement révélée et rarissime en PACA, nous le confirme.

 

 

 

Dans cette vallée encaissée, l’élevage ovin s’est depuis longtemps imposé grâce à la richesse en herbe des alpages. La pression de pâturage sur les végétations alpines est immémoriale ; elle daterait du recul des glaciers du Würm (au cours du Tardiglaciaire, il y a 18 000 à 12 000 ans), exercée par les populations d’ongulés d’abord sauvages, puis domestiques avec les premières traces de transhumance au Néolithique.

 

   

 

Pour mesurer l’impact du pâturage sur les végétations du cirque glaciaire du Gioberney, il faut comprendre les grands axes de sa gestion pastorale.

 

 

 

Ici, de mi-juin jusqu’à début octobre, 950 brebis de races Préalpes et Mérinos pâturent les 1 600 ha de l’alpage, répartis en quatre « quartiers », séparés par des limites naturelles (falaises, crêtes, vallons).

 

   

 

Les trois quartiers d’altitude commencent à 2 000 m et montent jusqu’au pied des glaciers, où seules subsistent quelques championnes de l’altimètre floristique et de la résistance au froid comme la saxifrage à feuilles opposées (Saxifraga oppositifolia, Saxifragacées) ou le silène acaule (Silene acaulis, Caryophyllacées). Le quatrième quartier, au centre de l’estive, est situé plus bas au fond du cirque glaciaire.

 

 

 

 

 

 

Ces quartiers sont pâturés les uns après les autres. En tant que bergère et berger, ma compagne et moi passons entre 2 et 6 semaines dans chacun de ces quartiers, avec l’aide de nos quatre chiens de conduite (sans compter les patous qui dorment avec le troupeau !). Nous sommes logés en cabanes au plus près du troupeau, car le retour du loup a changé la donne. Il implique désormais une présence humaine permanente et nécessite l’installation et le déplacement de filets électrifiés amovibles pour la nuit, au plus proche des cabanes lorsque cela est possible.

 

  

 

Avant l’arrivée des loups dans la vallée, la garde était lâche et les brebis plus libres. Ce pâturage peu encadré a été la source d’un surpâturage dans les parties hautes et un sous-pâturage dans les parties basses. Les nouvelles contraintes de la prédation peuvent donc être une belle occasion de revaloriser le rôle du berger et de tenter d’éviter ces anciens déséquilibres.

 

 

 

Maintenant que le contexte d’une « botanique pastorale » est posé, examinons plus avant l’interaction entre certains types de végétation, le berger et ses ouailles.

 

 

 

 

 

La prairie à fétuque paniculée

 

 

 

Cette formation des pentes ensoleillées subalpines (alliance de l’Hyperico richeri-Festucion paniculatae, pour les phytosociologues) couvre de vastes étendues sur les versants bien exposés du Gioberney et, par extension, des Alpes sud-occidentales. Elle est dominée par la fétuque paniculée (Patzkea paniculata, Poacées), grande graminée vivace et vigoureuse au feuillage bicolore vert et bleuté et à épis compacts et dorés. Les brebis les adorent et nous font beaucoup rire : essayez d’attraper un épi de fétuque paniculée avec la bouche, un jour de grand vent !). Ces prairies peuvent montrer divers faciès : thermophiles comme les pieds de falaise à Asphodelus albus subsp. subalpinus (Asphodélacées), avec le rare et endémique Astragalus arvetii (Fabacées), [Encadré 1] ou des faciès plus mésophiles et riches en Asteracées (Arnica montana, Centaurea uniflora…). Du point de vue de la gestion pastorale, ces prairies se rapprochent des nardaies d’altitude (Campanulo barbatae-Potentillion aureae), où la fétuque est remplacée par le nard raide (Nardus stricta, Poacées).

 

  

 

Ces pâturages posent une problématique de gestion : les graminées qui les constituent sont rêches, scabres et donc très peu appétentes. La solution souvent proposée par les gestionnaires semble simple et pleine de bon sens : la cellulose, qui est la cause de non-appétence, est faible pendant la jeunesse des plantes ; c’est donc à ce moment-là qu’il faut pâturer ! Si cette affirmation est théoriquement exacte, elle ne prend pas en compte le fait que ces graminées constitutives de l’alpage sont partout alors que le troupeau ne peut pas se trouver partout en même temps. La réalité, c’est qu’au mieux 10 % des pelouses sont pâturées au « bon moment »… Autre paradoxe : un berger qui voudrait « bien faire son travail » aurait tendance à faire manger les graminées le plus longtemps possible pour laisser de la place à d’autres espèces comme la raiponce à feuilles de bétoine (Phyteuma betonicifolium, Campanulacées), le trèfle alpin (Trifolium alpinum, Fabacées), ou le lis de saint Bruno (Paradisea liliastrum, Asparagacées). Or, c’est une erreur car, dès juillet, la brebis ne s’attaquera à la fétuque paniculée ou au nard qu’une fois seulement qu’elle aura consommé et raclé l’ensemble du reste de la flore… On en arrive ainsi à la sempiternelle et désormais trop banale nardaie, pauvre et peu diversifiée.

 

  

 

Un berger  plus à l’écoute de ses brebis et avec moins d’idées préconçues partira plus rapidement vers les hauteurs, préservant ainsi finalement une plus grande diversité. Quand il redescendra à l’automne, la plupart des espèces auront effectué leur cycle et les brebis apprécieront une ressource devenue convenable à une saison où elles sont moins difficiles.

 

 

 

 

 

Note

 

Les asphodèles sont peu pâturées quand elles sont développées. Dans le midi, les asphodèles prospèrent quand il y a surpâturage et aussi après les incendies car leur bourgeons sont enterrés profondément et donc protégés. En zone méditerranéenne, la gestion de ce type d’« envahissement » se faisait en arrachant les racines pour différents usages (racines et feuilles crues ou cuites pour les porcs).

 

 

 

 

Au final, si la gestion de ces prairies est complexe, c’est sans doute du fait de l’abandon de la fauche tardive, qui se pratiquait encore au milieu du XIXe siècle, et dont l’alternance avec le pâturage permettait le repos ponctuel de ces cortèges végétaux ; mais, aujourd’hui, plus personne ne veut monter le matériel et descendre le foin pendant plus de deux heures de marche avec 600 m de dénivelé ! Enfin, si le pâturage venait à être également abandonné, la déprise se traduirait sans doute par l’emprise des myrtilles (Vaccinium spp., Éricacées), rhododendrons (Rhododendron ferrugineum, Éricacées) et l’arrivée des landes subalpines du Rhododendro-Vaccinion & Juniperion nanae. Le terme de cette succession serait une forêt coniférienne d’altitude à mélèze, pin à crochets et pin cembro.

 

  

 

Montons d’un étage

 

 

 

Abordons maintenant la question des pelouses de l’étage subalpin supérieur. Les pelouses acidiphiles de haute altitude du Gioberney appartiennent à l’alliance du Caricion curvulae. Il s’agit de gazons ras et denses, plus ou moins longuement enneigés et installés sur des sols très minces, voire squelettiques. La flore se compose de nombreuses espèces arctico-alpines adaptées aux très rudes conditions : port en coussinet, en rosette serrée, ou encore pilosité abondante... Ces pelouses forment une mosaïque avec les combes à neige du Salicion herbae, ces mini-forêts de saules alpins (Salix spp., Salicacées) qui mesurent de 1 à 10 cm de hauteur ; ou les groupements fontinaux des abords et sources des torrents (Cardamino amarae-Montion fontanae), où scintillent les « voies lactées » de la saxifrage étoilée (Micranthes stellaris, Saxifragacées) ou de sa cousine la saxifrage faux-aizoon (Saxifraga aizoides). Le caractère toujours localisé de ces milieux riches et sensibles (sol mince, tantôt humide, tantôt sec) les rend très vulnérables aux perturbations.

 

 

 

 

 

 

 

Beaucoup de ces pelouses d’altitude sont encore surpâturées dans les Alpes, soit parce qu’elles servent de couchades (reposoirs pour la nuit) soit parce que les troupeaux laissés un peu trop libres, du fait de leur appétence naturelle, les ont « raclées » lors des dernières décennies. Il nous faut donc aujourd’hui préserver ces espaces, tout en prenant en compte les besoins du troupeau car ces végétations ultra-appétentes sont précieuses pour stimuler l’appétit des brebis et « faire prendre le gras d’estive » aux agneaux. Une conduite attentionnée du troupeau peut permettre de limiter la pression de la dent des animaux sur ces végétations, mais éviter le piétinement est une gageure avec un millier de brebis (donc 4 000 pattes et 8 000 onglons !). Sans un travail de berger fin et réactif, il est facile d’« esquinter » la pelouse et le sol nu peut facilement apparaître à cause d’un « mauvais coup de chien » ou de passage répétés (parfois obligatoires).*

 

 

 

En ce qui concerne l’estive du Gioberney, l’organisation la plus pertinente selon nous consiste à faire coucher les brebis « en bas », dans les zones à fétuques paniculées ou dans les landes à myrtilles et rhododendrons, et de faire l’aller-retour dans la journée vers les pelouses d’altitude. La montée doit être ralentie à l’aide des chiens pour que le troupeau profite des végétations plus denses et ne monte pas en courant vers les gourmandises d’en haut. L’optimum est de passer brièvement par quelques torrents ou zones humides où le troupeau peut s’abreuver et trouver une ressource différente sans stagner : condition sine qua non d’un pâturage respectueux en secteur humide !

 

  

 

Tout en haut, les brebis feront une chaume d’une à trois heures, dans la chaleur de la mi-journée. Ensuite elles reprendront le pâturage avec entrain grâce à la tendre fétuque violacée (Festuca violacea, Poacées), aux luzules (Luzula lutea et L. spicata, Joncacées) ainsi qu’aux mille et une dicotylédones des fines pelouses fleuries de l’Alpe. En fin de journée, la redescente est alors bien acceptée car les brebis sont satisfaites de retrouver de l’herbe plus grossière qui leur « tient la panse » pour la nuit. Si elles ont bien mangé, elles se dirigeront naturellement vers le parc de nuit et le berger n’aura plus qu’à fermer la porte derrière elles, nourrir les chiens, et prendre un repos bien mérité… avant la journée suivante.

 

 

 *Note

 

« Mauvais coup de chien » : expression signifiant que le chien a mal appliqué les consignes du berger et que les brebis ne se retrouvent pas à l’endroit voulu.